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EDMONY KRATER

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Actu : Réédition de l'album "Tijan pou velo" par Heavenly Sweetness et Digger's Digest
          En résidence au Rio Grande, en tournée à partir de 2017
          Inscription du Gwoka au Patrimoine immatériel culturel mondial de l'Unesco

Biographie par Jacques Denis, Journaliste du Monde :

« Vélo, c’est notre Chano Pozo ! Notre plus grand batteur de ka ! Il a perpétué la tradition, il a su résister à toute assimilation doudouiste, en organisant de grands rassemblements dans les rues de Pointe-à-Pitre pour honorer notre tambour. Il n’a jamais rendu l’âme, et nous a montré la voie. On peut considérer qu’il fut le chef de file de tout ce mouvement culturel dont j’ai fait partie. » Voilà pourquoi Edmony Krater a enregistré ce disque quelques années après la mort le 5 juin 1984 de Marcel Lollia, plus connu sous le sobriquet de Vélo. Ecailleur de lambi et éclaireur du ka, le maître tambourinaire aura marqué les esprits de toutes les générations de musiciens qui suivirent, à commencer par celle d’Edmony Krater, né à en 1956 à Pointe-à-Pitre : tous écouteront leurs aînés, source indispensable pour favoriser une un discours original. « Le gwo ka est une musique qui n’a pas besoin d’artifices pour exister. C’est aussi ce que démontrait Vélo en retournant jouer dans la rue et dans les lewoz. Comme les anciens. »

La tradition, Edmony Krater a grandi dedans, du côté de Morne Rouge, à Sainte Rose, au nord de l’île. « Ma mère chantait à l’église, mais j’étais attiré par le son du tambour. Le ka était très mal vu, et pourtant il était très présent dans les cérémonies comme lors des veillées. L’état d’esprit du ka m’a toujours paru indispensable à la compréhension de notre histoire. C’est un des piliers fondamentaux de notre culture. » Ce tambour est le témoignage du choc des cultures qui l’a généré : le gwo ka n’est autre que le terme créole pour le désigner le gros quart, tonneau de salaison des bateaux négriers. Edmony Krater y entendra l’écho d’une spiritualité ancestrale « qui peut beaucoup apporter à l’humanité ». En 1978, deux ans après avoir débuté en tant que styliste « comme un peintre » (il habillera notamment Simone Schwartz-Bart, Joby Bernabé et Michel Reinette), il fonde le groupe Gwokasonné avec Robert Oumaou et Georges Troupé, ces deux partenaires dans la troupe de théâtre Neg Marrons. Ce groupe devient en une poignée de titres et d’années l’un des emblèmes du Gwoka moden, mouvement qui à la suite du guitariste Gérard Lockell se donne pour mission de développer, sans la pervertir, cette musique jusqu’ici principalement jouée en rase campagne. « Nous avions une approche contemporaine de notre tradition. Nous cherchions à en redéfinir le son, prolonger le geste de nos aînés qui étaient nos références : Robert Loyson, Carnot, Konket… » La fin des années 1970 et le début des années 1980 sera une période très riche avec des expériences qui mêlent les influences afro-américaines et réminiscences guadeloupéennes : « Nous voulions toujours valoriser notre identité. Ce son était porteur aussi de valeurs spirituelles, mais aussi politiques. Cette musique qui consigne le quotidien a d’ailleurs aussi été un soutien dans les moments très fragiles qu’a connus la Guadeloupe, notamment lors des grandes grèves des ouvriers agricoles. Il y avait une effervescence artistique qui a permis de nombreuses créations. » Eric Cosaque, Akiyo, Ka Levé, Gwo Siro, et bientôt Horizon élargissent notablement les contours d’une musique dont le cœur rythmique permet d’accueillir bien des variations, de la soul au jazz, de la folk jusqu’au disco…

C’est de cette diversité dont parle le disque qu’Edmony Krater va enregistrer avec le groupe Zepiss, une formation qu’il a fondée à son arrivée à Paris en 1983. « Si le gwo ka est la racine, ma musique était branchée sur d’autres styles : j’étais à l’écoute de musiciens comme Don Cherry, les Last Poets, Peter Tosh, Dollar Brand, Osibisa… Le gwo ka, c’est un esprit, un médium qui véhicule notre histoire. J’ai toujours souhaité une ouverture pour revivifier cette musique. » A l’époque, il fréquente tous les musiciens de la diaspora, du jazz comme du ka, qui se retrouvent souvent aux Abbesses, chez Guy Konket, lors de nuit d’esprits frappeurs. Mais aussi des musiciens d’horizons plus lointains comme le batteur-pianiste Bernard Lubat, qui l’invitera à son festival d’Uzeste. Tous ceux-là sont présents dans ce disque enregistré à Versailles en 1988. Car si Vélo en est la figure tutélaire, Tijan salue d’autres héros des « musiques racines ».

Composé de trois titres pour chaque face, le LP original frappe d’emblée par la variété de ses compositions : le thème d’ouverture, éponyme, s’appuie sur un traditionnel, réadapté dans une version plus soulful. Il s’agit d’un toumblak, sans doute le plus connu et le plus festif des sept rythmes qui composent la musique gwo ka. « C’est du vieux créole qui dit : « prends garde à toi ! Tu as beaucoup travaillé, tu as beaucoup souffert, mais pense à ta liberté… » Le thème qui suit, intitulé « Gwadeloup », une ballade up tempo, s’appuie sur le rythme « polka piquée », un trois temps totalement transfiguré par un clavier, une trompette et un saxophone proche du jazz d’alors. « Cette chanson décrit comment nous n’arrivons pas à valoriser notre histoire, nos particularités. » Enfin, le troisième titre de la face A, l’instrumental « Crépuscule », est composé sur un rythme kaladja, très lent car censé évoqué l’amour triste. Là encore, l’instrumentation comme les orientations esthétiques témoignent d’une ouverture vers les musiques nord-américaines. Edmony Krater, lui-même à la trompette, rappelle l’influence de ses maîtres sur l’instrument : l’ombre de Don Cherry et l’aura Miles Davis planent sur ce titre extrêmement profond.
A l’inverse, « Chimin Spirit » propose une voie plus légère, plus dansante, menée par le boulagyel (le tambour de bouches, où les chanteurs de ka interprètent les rythmes) et de soyeux arpèges de guitare, avec un message on ne peut plus simple : « Suivons la nature nous guider ! » Quant à « West Indies », s’il a pour base le rythme lewoz, guerrier et mystique, ardu et hardi, Edmony Krater le mélange à d’autres rythmes de la Caraïbes. « Nous sommes tous les fruits d’une histoire commune. » Et cette histoire, elle a aussi pour traces le terroir, une notion que le Guadeloupéen retrouvera auprès de Bernard Lubat : « C’est pour cela que j’ai voulu signer ce thème, « Occitan Dance », une fusion à partir de mes rencontres avec Bernard Lubat, avec lequel je partageais sa vision de la musique, son rapport à la création. » A l’instar de ce dernier, Edmony Krater témoigne de sa radicale ouverture d’esprit mais aussi de sa redoutable maîtrise sur de nombreux instruments (trompette et tambour, mais aussi guitare et claviers). A ses côtés, il peut compter sur une équipe de musiciens au diapason de telles intentions : Eddy Lebouin, bassiste et guitariste de Gwokasonné, le guitariste Freddy Tisseur, un ami d’enfance, le saxophoniste Filip Augusty, le tambour majeur Roger Raspail, le batteur Jean-Pierre Coco, la flûtiste Roseline Pougeol dont le frère a joué avec Konket, ou encore Jean-Claude Predantos aux claviers…
A cette thématique originale, Edmony Krater a souhaité ajouter deux nouveaux titres : parce que si, titulaire d’un diplôme d’état percussions, il enseigne à Montauban, il n’a néanmoins jamais cessé de se produire et de produire des disques. « A partir des années 1990, je me suis installé en famille, mais j’ai continué à jouer : avec Claude Nougaro par exemple, mais surtout en continuant d’écrire de la musique et de la publier. Ces deux titres, c’est une façon de montrer l’évolution de cette musique ». Pourtant aucun choc temporel, ce qui frappe dans ces deux « inédits » – « Rythmes à la vie » où il passe en revue avec les sept rythmes fondateurs du ka (toumblak, graj, mendé, woulé, padjanbel, kaladja et léwoz) et « Arawak é Karayb » où il se souvient des premiers habitants des Antilles –, c’est qu’ils se fondent naturellement avec les sessions originelles. Il s’y inscrit dans le même sillon, celui de creuser et sculpter la matière son. Il y a le même souffle de liberté. La même volonté de chalouper. « Dans le gwo ka, la musique suit la danse. » Et Edmony Krater suit ce pas. Décisif pour cette musique, longtemps oubliée, et désormais prisée par les DJ aventuriers. « Cette musique a mis du temps avant de bénéficier d’une vraie reconnaissance. Pour beaucoup, cela restait un truc de vieux neg !  Aujourd’hui même les Anglais montrent un intérêt pour la modernité de notre musique. »

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